Qui n'a jamais cueilli de framboises sauvages n'a aucune idée du supplice que peut éprouver une enfant de quatre ans, dédaigneuse à la fois de l'activité et du fruit - cette horrible petite chose qui pique, griffe, jute, se dérobe quand on veut la manger...

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J'imagine la tête que j'ai faite quand tante Olivia, oncle Albert, cousins, frère et soeur ont sorti les seaux, les bottes et les chapeaux... La petite fille au chapeau de paille de Mary Cassatt : même moue, même expression désespérée, une tête d'enfant martyre.

2

Heureusement j'avais un plan. Très simple. Il suffisait d'attendre que tout le monde soit absorbé par son travail, bien penché sur « sa talle », le dos tourné. Prenant comme point de repère le sentier longeant le boisé, je n'aurais qu'à marcher jusqu'à la ferme. Sauvée en moins de deux. Ni vue ni connue.

Oui mais voilà. Le maudit sentier bifurquait à proximité d'une source. Je ne savais pas s'il fallait aller à gauche ou à droite. Des champs à perte de vue, pas la moindre maison à l'horizon. Et le soleil qui tapait, et les abeilles qui bourdonnaient. J'avais échappé à la corvée, mais ça me plaisait de moins en moins. La nuit allait venir, on ne me trouverait jamais... J'ai dû pleurer toutes les larmes de mon corps. J'étais encore secouée de spasmes quand oncle Albert m'a découverte. Le noeud de mon chapeau m'avait sauvée - c'est ce qu'on m'a dit. Une tache rouge sur le fond vert du champ. Une tache qui suivait un tracé circulaire. Pendant des heures j'avais tournoyé autour d'une immense roche comme la trotteuse d'une montre autour de son axe.

J'ai appris à aimer les framboises, mais pas à les cueillir. Ça non !